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FéV 16

Irrésistiblement

Et au nom de quoi vous vous censurez, ici ?
C'est ma psy qui m'a demandé ça l'autre soir parce que je lui disais comment j'avais l'impression d'être coincé souvent, comme autocensuré dans ma vie. Avec aussi, depuis quelques jours, des symptômes physiques. Oui, je découvre que je ne respire qu'à moitié comme si j'étais en apnée souvent.
Et dans l'écriture aussi, je n'arrive pas à me lâcher vraiment. Et puis avec elle aussi sur le divan (enfin, moi sur le divan et elle derrière), je sens que je me coince. Mais sans trop savoir ce que je ne lâche pas puisque je ne sais pas ce que je ne lâche pas.

"Au nom de quoi ?" C'était bizarre ces mots-là au début de sa question.
Et du tac au tac ça m'a fait penser à une série télé Western de mon enfance. Ça s'appelait "Au nom de la loi" et je crois que c'était avec Steve McQueen dans le rôle de Josh Randall, un chasseur de primes. Et c'est très ambivalent, je trouve, le chasseur de primes parce que c'est comme si c'était tout à la fois un flic et un voyou. 

Et moi c'est peut-être au nom d'une loi que je m'arrête moi-même ! Mais quelle loi alors ? (et je crois que c'est ça que les psys appellent le surmoi, mais peut-être qu'on s'en fout au fond des modèles et des topiques). Alors, j'ai essayé de répondre à sa question. Vraiment, sans me censurer, de lui dire au nom de quoi je me limitais avec elle. Et ça m'a fait bizarre de commencer à dire ce que je censure parce que c'est comme si je commençais déjà à moins me censurer.

D'abord, il y a le fait qu'elle est une femme et qu'alors je peux pas trop lui dire des trucs vulgaires ou grossiers parce que j'imagine qu'elle serait un peu choquée. C'est peut-être pour ça aussi que des fois je parle anglais sur le divan : ça fait genre élégant alors que je suis super enragé au fond.
Mais en disant ça j'étais confus parce que, 
quand je suis allongé, côté fantasmes et transgressions je ne censure vraiment plus rien, je crois.

Et puis il y a aussi le fait qu'elle soit plus âgée que moi (ça c'était un euphémisme parce que je voulais pas la blesser et j'ai un peu bégayé, j'ai cherché mes mots pour lui dire qu'elle était pas jeune). Et donc je devais la respecter même si ça devait limiter mon travail d'analyse. Mais c'est ça aussi l'analyse c'est de voir toutes les salades que je me raconte pour m'empêcher de dire, de respirer, de vivre, etc.

Et puis enfin, comme elle habite dans un quartier très chic (pas loin de la Tour Eiffel) ça en rajoute, pour moi, dans la bien-pensance.

– Alors que vous pourriez me voir comme un analyste !

C'est ce qu'elle m'a rétorqué une fois que j'ai déroulé tout mes empêchements avec elle. Ça m'a beaucoup surpris qu'elle dise "un analyste" au masculin. Alors je lui ai demandé de répéter pour savoir si j'avais bien entendu ? Elle a pas répété mais elle a dit Oui !
Et bien non ! Moi j'ai encore en moi 
tous ces filtres-là hélas et alors ça m'empêche de la voir comme "un analyste". Pour l'instant en tous cas.

C'était tout à la fin de la séance alors j'ai pas pu continuer, là. Mais avant de partir elle m'a rappelé le rêve avec lequel j'étais arrivé. Et c'était la première fois qu'elle faisait ça, qu'elle la ramenait, comme ça, en fin de séance (Oui, d'habitude elle me laisse partir avec des mots de moi ou une question en l'air, comme une énigme alors). Et donc ce matin, j'étais dans une salle de rédaction avec tout le bordel que j'imagine alors. Enfin, c'était juste ça mon rêve, avec tout le bordel que j'imagine dans une salle de rédaction.
Et en me réveillant, j'ai pensé à une mission que j'avais faite pour des journalistes au Parisien, mais c'était il y a tellement longtemps. Et ce rêve-là j'ai voulu prendre un instant pour l'écrire. Irrésistiblement. Et à la place du mot bordel je voulais écrire "désordre" ou "chaos" mais je n'y arrivais pas, c'était bizarre. C'est comme si je voulais faire une contrefaçon de mon rêve, une version chic. Parce que c'est vrai qu'à l'origine c'est pas du tout ça un bordel. C'est un lieu de vices.

Quand je me suis levé pour la payer, j'avais super mal au dos comme si j'étais vraiment coincé. Et je lui ai dis ça, alors que d'habitude je dis plus rien une fois qu'elle m'a donné le top départ.

***

Photo : Steve MacQueen dans "Au nom de la loi".

Et aussi un extrait de la série que j'ai aimé retrouver :