– Bonsoir Monsieur, est-il toujours possible de poursuivre des séances ?
Il m'avait déjà posé cette question-là l'an dernier. Et aussi l'année d'avant. À la fin de l'hiver toujours. Un sms, en fin de journée.
Une sorte d'angoisse vespérale j'ai pensé. Je l'avais reçu avec pas mal de problèmes dans sa vie, dans son couple, et avec ses enfants, au début du printemps et jusqu'à l'automne. Ça s'était terminé en queue de poisson. Il a soudain disparu quand le travail a commencé à se corser.
Tout ça, c'était juste avant l'affaire des vaccins à ARN messager, des QR codes et des confinements. Et je ne sais plus s'il parlait de ce genre d'élan mélancolique alors. Bref. Là, comme à chaque fois, je lui ai répondu oui, c'est possible, et j'ai proposé un créneau le jeudi suivant.
– Pourquoi vous faites ça ?
C'est mon contrôleur qui me questionne comme ça. Sur le coup je n'ai pas trop compris et j'ai failli le faire répéter mais il ne répète jamais rien mon contrôleur.
C'est vrai que le type n'en demandait pas plus. De toute façon, il ne donnait aucun signe de vie après ça. Alors forcément, ça m'agaçait. Et c'est pour ça que j'en parlais en contrôle, pour essayer de démonter le piège que je fabriquais avec lui.
J'ai pensé à un confrère qui supervise les écoutants bénévoles chez S.O.S Amitié. Les gens leur téléphonent au beau milieu de la nuit, ou à la fin du jour justement. Ils déposent leur plainte, vident un instant leur baluchon existentiel, se menacent du pire... Et puis ça s'arrête là. Soulagés pour un moment. Mais certains rappellent juste après. En silence. « C'est pour voir si l'écoutant est toujours vivant » soulignait ce confrère !
Et là, j'avais l'impression mauvaise que cet homme-là faisait ça avec moi. Sauf que ça a pris une tournure un peu différente cette fois-ci.
– Je suis au 1er et je ne vois pas la porte !
Il est venu à l'heure dite. Je lui avais bien donné les infos pratiques avec les codes qui changent tout le temps, mais il buggait visiblement. Là, plutôt qu'un sms, je l'ai appelé et il a arrêté de tourner en rond.
Une fois assis, il a reparlé de ses histoires de couple – il était séparé à présent et ça m'a semblé encore plus compliqué qu'avant –, de ses enfants devenus adolescents – il y avait entre eux et lui, un jeu de cache-cache aussi. Mais dans un seul sens ; toujours les mêmes qui se dérobent, je veux dire. Jamais lui.
Il a aussi commencé à faire des liens, relier des points. Oui, entre aujourd'hui et avant, entre son père et lui enfant, puis adolescent. Une affaire de disparitions. Mais à sens unique là encore.
– Et comment vous voyez la suite ? je lui ai demandé.
Non, pas avec son ex ou ses enfants, ni avec sa nouvelle compagne – elle aussi se cachait visiblement –, mais ici ?
– Toutes les semaines, si c'est possible ? il m'a encore demandé.
– Oui, jeudi prochain, même heure, j'ai dit.
Il a réglé la séance et, juste avant de partir, je n'ai pas pu m'empêcher de lui demander pourquoi il me contactait chaque hiver et puis disparaissait après ça ?
Il a bredouillé je ne sais quoi, comme s'il ne comprenait pas la question.
– Oui, c'est avant qu'il fallait lui demander ça, m'a lancé mon contrôleur. Avant de prendre rendez-vous.
De toute façon, il n'est pas venu le jeudi suivant. Il avait vraiment disparu cette fois-ci. L'essentiel n'est pas dans ce que les gens racontent, c'est ce qu'ils font avec le psy.
Et se rendre à un rendez-vous c'est littéralement « se rendre » j'ai pensé ; c'est faire sécession en quelque sorte. Avec une part de notre histoire en tout cas.
– Si votre désir d'analyste est trop fort, l'autre le sent bien et alors il en joue, a ajouté mon contrôleur.
Ça n'a rien à voir – enfin pas directement – mais après tout ça, j'ai pensé aux gens qui parfois s'endorment dans les trains. À l'approche du terminus, il y a pas mal de messages pour annoncer que le train ne prendra plus de voyageurs, que ça finira sur une voie de garage, que c'est la fin du voyage... Bref. Je ne sais pas si ces gens sont dans un demi-sommeil et veulent en profiter jusqu'au dernier instant. Mais moi, j'ai toujours une hésitation, l'envie de leur faire signe, de les réveiller, pour éviter qu'ils se retrouvent sur une voie de garage.
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Photo : « Se cacher est un plaisir, mais ne pas être trouvé est une catastrophe » Donald W. Winnicott. J'ai repensé à ces mots-là aussi, avec l'idée que la catastrophe, pour moi enfant, c'était être découvert. Un sorte de rejeton de l'inconscient peut-être, et qui fait encore accroche parfois.