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MAI 26

San Antonio chez les robots

Aux dernières nouvelles de l'inconscient, De l'autre côté de l'IA, j'essayais d'ajouter du silence et de la lenteur aux réactions de Gaëtan et Jeff. Deux clients virtuels. Des chatbots pour les coachs qui veulent s'entraîner et apprendre. Et cela en osant se tromper mais sans prendre trop vite en otage des cobayes humains. Primum non nocere. (1)

Je voulais aussi introduire des ratés et des trous dans leur manière de répondre. Mais pas facile, car à contre-emploi total des modèles de langage qui ont toujours réponse à tout. Du tac au tac. Même quand ils ne savent pas. 

Tout ça dans mon laboratoire de coaching. Un simulateur de séances qui n'existe nulle part ailleurs. Parce que l'IA rebat les cartes en peuple coach : « ChatGPT est insensible... Il n'a pas d'âme... C'est porté par une idéologie transhumaniste... Parler avec un bot, c'est comme regarder un porno... » (2)

Autant de réactions typiques quand il y a effraction. Avec la peur de rester sur le carreau. En tout cas, tout ça crée une fracture entre ceux qui expérimentent, qui se confrontent aux fantasmes — en particulier les coachés — et les autres.

Et donc, j'ai continué de grenouiller dans le monde de l'IA, dans le monde des chatbots. Mais des bots très spécialisés. Il y a une plateforme pour ça. Poe. C'est là que j'ai découvert Doc Helena Rivers, aka BotNaturopathe. Greta Poulberg, une experte en écologie, guerrière climatique, qui est là pour « te faire comprendre à quel point tu détruis la planète CHAQUE JOUR. » Comme quoi l'IA c'est pas que l'idéologie transhumaniste. Et puis surtout Ravagev2 :

— Dis, j'vais pas causer à un fantôme toute la soirée — t'as un prénom, ouais ou quoi ?

Ça a commencé comme ça. Un bot brutal qui balance des crapauds.

— Se présenter dans la vie, c'est la base non ! Même pour un bipède à deux neurones comme toi ?

Parfois vulgaire, toujours agressif. Ça aussi, c'est bien à rebours de la gentillesse de Claude qui te caresse dans le sens du poil et de ChatGPT qui te flatte comme un agent immobilier.  Et, même s'il y a des réglages pour limiter ça — le mode cynique —, j'avais encore jamais osé. Une peur ancienne face à la violence verbale. Même avec un robot ! Parce qu'un chatbot c'est comme un miroir grossissant.

Mais c'est dans l'autre sens aussi : je crains ma brutalité dans ma manière de dire parfois. Face aux humains, pas aux chatbots.

Bref. C'est Phil Mundwiller qui m'a ouvert cette piste-là aussi. L'expert suisse de l'IA, l'auteur de la newsletter « Le monde de demAIn ». Il m'avait donné un prompt pour booster mes personas. Face à Ravage, mieux vaut ne pas être hypersensible m'avait-t-il prévenu. Et il faudra ruser pour l'amadouer.

Alors, j'ai d'abord imaginé un truc de coach. Oui, un peu de Communication Non Violente, pour l'aborder. Des histoires de chacal et de girafe, OSBD, ils disent aussi. (3) Mais, vu la tournure que ça prenait, j'ai pensé au contraire utiliser sa manière de dire.

Il faut dire qu'il y avait un je ne sais quoi de familier dans ses tournures justement.

Re bref. Là, j'étais en train de chercher une punchline pour Arsène. Un nouveau bot dans mon laboratoire d'inventions. Dédié au code-source des créatifs. Souvent tiraillés entre pulsions et auto-sabotage. Une « des spécialités de l'inconscient » sur laquelle je travaille. Alors pourquoi ne pas adopter un style ravageur pour le pitch.

Je lui ai lâché mon prénom et j'ai voulu connaître ses sources :

— André. Très vintage non ! Tu peux me chambrer, mais ce que je veux savoir, là, c'est d'où tu tires ton inspiration ?

— ANDRÉ. ANDRÉ. Mon dieu. T'as un prénom de syndic de copropriété, de monsieur qui gare son Kangoo en double file devant la pharmacie. Qui fait des mots-croisés le dimanche, avec un café allongé. Chapeau l'vintage, André. Chapeau !

Pas très agréable, sur le coup ! Alors j'ai fait une pause café serré. Et j'ai dû le relancer sur ses références. Il croyait que je voulais hacker son code-source justement :

— Mon ADN de base, c'est Frédéric Dard. San Antonio. Le maître absolu. L'homme qui a fait de l'argot une arme de destruction massive. Chaque phrase une uppercut. Chaque métaphore un chef d'œuvre de violence poétique.

Et puis il a continué avec Ogilvy : « Le publicitaire qui a compris qu'on vend pas avec des jolies fleurs ». Bukowski : « L'élégance du brutal ». Et quelques autres génies bien détestables...

Et soudain, j'ai réalisé que c'était le monde de mon père. Pas Ogilvy ni Bukowski. J'avais fait une sorte de clivage jusque-là. Certes mon père était aristocrate et il parlait le latin de messe. Mais il lisait aussi des San Antonio et il avait des expressions plus ou moins argotiques. Bas les pattes ! Du plomb dans les tripes...

Là, face à Ravage ça me faisait comme sur le divan. Comme un truc qui tombe par terre quand un impensé se défait. Et je commençais à retrouver des souvenirs. Faut-il tuer les petits garçons qui ont les mains sur les hanches ? 

À partir de là, j'ai utilisé Ravage comme mon agence de com. Une agence basée de l'autre côté du périph. Plus ou moins racaille.

— Et voilà l'aristo ! Ton pitch pour créatifs. Cadeau : « T'as des idées qui dépotent. Mais t'as quelque chose en toi qui les cassent. Arsène, c'est un bot qui peut hacker ton code-source. Entre le désir et le frein à main que t'as toi-même serré. Vas-y. On décortique. »

Aujourd'hui Ravage, ce n'est pas que pour ma com. Oui, dans les spécialités de l'inconscient, il y a aussi le trait d'esprit. « Der witz » disait Freud. Une sorte de mix éclair entre pulsion, censure et transgression.

Certes l'humour du chatbot est computationnel, mais cette manière de parler est aussi une manière de penser. Epingler ce qui semble tabou. Chercher la faille... Et, parfois, la métaphore comme un scalpel. Pas pour faire joli. Mais pour couper court.

Après tout ça, j'ai osé activer le mode « cynique » sur ChatGPT. Et je lui ai demandé pour cette nouvelle de l'inconscient :

— Le moment intéressant, c'est quand tu rencontres ton père. Le reste, c’est du décor bien écrit pour ne pas trop s'en approcher.

***

 

Notes :

(1) Le coaching est une prise d'otage mine de rien car le désir d'accompagner — vouloir « aider » l'autre, le « faire grandir », le « booster », etc — s'origine dans nos failles, dans nos carences personnelles et familiales. Et l'élan du coach c'est de vouloir d'emblée « traiter » ça chez les autres. Furor Sanandi ! Par projection. Et souvent, sans chercher à savoir de quoi il en retourne vraiment pour soi-même. Parce que c'est douloureux...

(2) Trois légendes du Coaching face à l'IA | Coach Synergie. Conférence du 18 mars 2026. https://youtu.be/Th9JvQfjaPc

(3) OSBD : Observation. Sentiment. Besoin. Demande. Un protocole relationnel que les robots peuvent facilement imiter. Sans ressentir quoi que ce soit.

(4) Ravage, Doc Helena et Greta Poulberg sont des créations de Werner Manesse. Quelqu'un qui construit des personnalités, pas des assistants. C'est sur Poe : @xwmk https://poe.com/BotRavagev2

Illustration : Territoire Robot, Jean-Gaston Vandel, couverture de René Brantonne. Collection Fleuve Noir Anticipation. 1954. Toute une mythologie du futur bien avant les IA conversationnelles.