02
MAR 26

Des nouvelles de la nuit

Elle dit en passant qu'elle a des problèmes de sommeil. Il faut dire que chaque soir, juste avant de dormir, elle ne peut s'empêcher d'enchaîner plein d'activités. Une sorte de procédé autocalmant, j'imagine. C'est souvent traumatique, à l'origine, cette manière de faire. Oui, pour se protéger, faute de mieux. Mais à la longue, ça fait tout l'effet contraire. Elle, ça l'emmène jusqu'à 3 ou 4 heures du matin à chaque fois.

Elle dit ça en passant, mais je vois bien que ça me saisit illico. Alors je m'efforce de la laisser dire. La laisser découvrir ce qu'elle cherche.

Ça me fait penser à un livre que je n'ai pas lu : « Pas dormir ». Il y a des livres comme ça, dont le titre semble suffire. Qui ne dort pas quand je ne dors pas ? se demandait Marie Darrieussecq au fil d'une enquête autobiographique. Parce que j'avais quand même écouté l'une de ses interviews à l'époque. Comme si je préférais l'entendre parler de ses insomnies.

Une autre femme parle d'un médicament que son médecin lui a prescrit. En passant, là encore. En tout début de séance.

— Ça se termine par sta ? ou esta ? elle me regarde, elle me demande, comme si j'en savais quelque chose. Ou peut-être pour savoir ce que je pense de ce genre de remède.

— Ce n'est que temporaire, elle précise.

C'est vrai que ces questions de sommeil m'accrochent. Et sans doute qu'elle le sent. Parce que les inconscients se reniflent, s'attirent. Enfin, ce sont plutôt les femmes qui dorment mal qui m'obnubilent. Comme si je voulais, je pouvais les calmer. Mais en vain, je le vois bien. Les hommes ne me parlent pas de ça.

Pour mes soucis de sommeil, moi, je préfère les plantes. Un combo passiflore-valériane à libération prolongée. Sans ordonnance. Même si c'est plutôt un effet placebo sans doute. J'en ai parlé dans ma dernière nouvelle de l'inconscient. En passant, là aussi.

Et tout d'un coup, je retrouve le mot qu'elle cherche peut-être : Seresta. Je n'en connais que le nom, pas les effets, mais c'est déjà tout un monde. Un peu comme ces livres qu'on n'a pas lus.

Et un autre mot me vient : Temesta. C'est pour moi une histoire d'enfance ces noms-là. Je retrouverai ça plus tard je me dis, parce que sinon ça interfère. Là, je lui lance un des deux noms au hasard. Et ça semble la calmer justement.

— C'était comment pour vous endormir ? je lui demande alors. Même si je me rappelle, c'était compliqué pour elle, ce moment-là en enfance.

Elle retrouve la séquence, elle replonge un instant dans le rituel. La porte de la chambre entrouverte, celle des parents aussi, la lumière dans le couloir... Et sa maman comme le médicament en quelque sorte. Aujourd'hui, sa mère semble au plus mal hélas. Alors c'est peut-être avec son médecin qu'elle supplée à l'angoisse.

Après la séance, j'ai repensé à cette histoire de médicament. Seresta & Temesta. Je croyais ne pas en connaître les effets. Mais bien au contraire. Par effet rebond en quelque sorte. Oui, je me souviens, au matin, ma mère nous donnait d'emblée des nouvelles de sa nuit. Tumultueuse, bien trop courte, et toujours hachée visiblement. Et tout ça, malgré cet antidote contre l'insomnie. Enfin ces molécules-là ne font pas vraiment dormir : elles calment, plus ou moins, la rumination anxieuse qui empêche de s'abandonner. Bref. Je n'y pouvais pas grand-chose à hauteur d'enfant. Ça m'inquiétait. Je me tenais à carreau pour éviter d'en rajouter. Et mieux encore, c'est là peut-être que j'ai imaginé être un médicalmant.

***

Photo : Quand j'écrivais ces lignes, tout d'un coup, j'ai vu une affiche à Paris pour une exposition pas banale : Rembrandt, Ingres, Delacroix, Munch, Picasso... « L'empire du sommeil » — Musée Marmottan Monet. C'était jusqu'au 1er mars 2026, alors là c'est fini.