— Dis ? Tu me regardes et après tu me dis ! D'accord ?
On était dans la mer, toi et moi, là où on peut nager quoi qu'il arrive. Oui, même à marée basse. Un lieu étonnant, une plage plus ou moins secrète, là où la rivière du Golfe a fait son lit.
Et donc soudain, j'ai eu envie d'essayer le crawl. Il faut dire que j'ai du mal à me représenter ce que ça donne. L'impression que c'est désordonné, chaotique. Alors je me limite à la brasse. Exclusivement. Depuis toujours.
Sans doute un problème de perception de moi-même. J'essaie de me rappeler comment j'ai appris cette nage-là. Et pourquoi je me suis bloqué. Peut-être un mot blessant du maître-nageur. Ou bien une question d'idéal et de comparaison avec mes copains ou mes frères. Mais ma mémoire reste trouée ici.
Et ça se mélange peut-être à d'autres situations. Pas forcément dans l'eau, mais là où le corps est en jeu. Et selon des figures imposées.
Alors, là, je voulais du feedback.
Mais demander à Eva, c'était comme un élan d'inconscience. Ça allait peut-être raviver le problème. Oui, son regard sur les situations et les gens est féroce, je trouve. C'est toi qui vois les choses comme ça, me dit-elle. En Espagne, les gens ne sont pas du tout coincés comme ici.
— Tu l'as entendu le type qui traînait son âme, ce matin, dans le hameau ?
Ça, c'est le début d'un exemple.
— Non, j'étais sous la douche.
— Une sorte de colporteur. Il hurlait devant chaque maison pour vendre je ne sais quoi.
J'ai imaginé un ferrailleur ou un ramoneur. Non. Il était plutôt bien habillé visiblement. Un témoin de Jéhovah alors.
En fait, ce n'est pas si cruel cette manière de dire, j'ai pensé. Le réel est ainsi.
Et les gens font ça aussi sur LinkedIn. Chacun traîne son âme, hurle à sa manière pour vendre on ne sait plus trop quoi.
Bref. Là, le corps qui plonge. Saisissement. La tête qui pivote sur le côté. Une longue inspiration, le goût des huîtres plein la bouche. Une saveur primitive. La main qui dessine un cercle dans l'air, puis dans l'eau. L'autre qui plonge loin devant, et vers le fond. Tout le corps qui oscille. Les pieds qui pagaient, je ne sais trop comment.
Et rebelote. Deux ou trois fois comme ça. Je m'arrête, essoufflé. Dans l'attente.
— Whaou ! C'est vraiment bien, me dit Eva.
Je n'imaginais pas ! Ni le corps qui a gardé toute la mémoire. Ni le « c'est vraiment bien ! ».
Plutôt qu'affronter l'imprévisible de l'autre, me dira Eva une autre fois, — l'altérité en somme —, on préfère projeter le pire sur l'autre. C'est plus sûr.
Là, après toutes ces années, il suffisait d'un mot. Et c'est fou, à cet instant-là, mes questions d'image, de comparaison, de désordre, tout ça s'efface.
Alors j'ai essayé de nouveau. Bien plus longtemps. Bien plus loin. Au milieu des voiliers amarrés. Je découvrais tout un monde de plaisirs nouveaux.
***
La photo, là, c'est moi, à quelques mois. Premières plongées dans le monde. L'IA a ajouté la barboteuse car sinon c'était « une image dangereuse ».